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GRAND PRIX LITTÉRAIRE DE PROVENCE 2006

ITV de Bruno Leydet pour son roman "Sortez Vos Morts", par Jean Contrucci (La Provence).




 




Sortez vos morts - Bruno Leydet
Jigal, mars 2005, 176 p. 14€















La Provence (avril 2005)


Sortez vos morts !
Pendant deux années terribles (1720-1722) les Marseillais ont entendu chaque matin cette injonction atroce. Ils devaient alors descendre dans la rue les cadavres de ceux emportés au cours de la nuit par la peste, afin que les “ corbeaux ” les transportent vers les bûchers ou les fosses de chaux vive.

Ce cri épouvantable sert de titre au très beau roman de Bruno Leydet qui a choisi le cadre de la Grande Peste pour écrire une sorte de polar historique, où on assiste à un crime collectif, où l’on désigne les coupables et où on rencontre un “ enquêteur ” qui s’est juré de punir ceux qui, par cupidité et inconscience, ont ôté tout sens à sa vie en le privant de la femme qu’il aimait.

Pour mener à bien son enquête, Bruno Leydet se sert du truchement du journal intime (apocryphe) d’un grand témoin du drame : le peintre Michel Serre.

Vous ne connaissez pas Michel Serre ? Vous avez tort. Et si vous ne l’avez jamais fait, courez donc au musée des Beaux-Arts de Marseille (Palais Longchamp) Vous y verrez deux toiles saisissantes de ce peintre-reporter de l’Histoire, deux tableaux qui sont les seuls témoignages imagés que l’on possède sur ce drame qui a fait de Marseille une ville ruinée, une ville morte. On y voit dans l’un des tableaux le Cours (plus tard Cours Belsunce) jonché d’agonisants et de cadavres, parmi lesquels circulent l’évêque de Marseille et les Echevins (parbleu, ils ont payé le tableau !) qui soignent pour la postérité leur “ image de marque ”, et sur l’autre toile, l’Hôtel de Ville devant lequel le fameux Chevalier Roze fait évacuer les morts par des galériens.

On vous conseille de voir les tableaux avant de lire le roman de Bruno Leydet, vous ne l’apprécierez que mieux. Car le livre est à la fois la genèse de ces deux chefs d’œuvre réalistes et l’explication des causes réelles du drame derrière la conspiration du silence des responsables, grâce aux révélations faites par un marin à l’artiste.

Le tout est conduit dans une langue élégante qui ne cherche pas à singer le style XVIIIème, mais contribue à en camper habilement le décor humain et historique.


Jean Contrucci : Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’aborder ce sujet par le biais du polar ?

Bruno Leydet : La découverte des deux tableaux de Serre. J’ai une formation de sémiologue, habitué à déchiffrer les images et à leur donner un sens et ces deux toiles ont produit en moi un choc qui - l’émotion passée - m’a fait sentir que je tenais là un sujet à la fois éternel et d’actualité. C’est la responsabilité de “ceux qui savent” et qui font tout pour étouffer la vérité par calcul ou intérêt personnel. Les échevins qui, sachant la cargaison du Grand-Saint-Antoine infectée par la peste, font entrer quand même la marchandise dans la ville pour ne pas perdre le bénéfice escompté, condamnant la moitié de Marseille à la mort, ce sont les médecins qui savent que le sang est contaminé et qui n’interrompent pas les transfusions, ce sont les autorités informées de l’arrivée du nuage de Tchernobyl et qui cachent l’information. On pourrait multiplier les exemples.

Serre prend peu à peu conscience de ce qui s’est réellement passé.

- Comme tous les Marseillais de l’époque, je suppose. Ils n’ont pas compris ce qui leur arrivait. Les Echevins – qui savaient à quoi s’en tenir - leur cachait la vérité par crainte d’être désignés comme responsables et l’évêque leur parlait de punition divine contre les pécheurs. En outre, on ne savait rien des mécanismes de la contagion. Comment auraient-ils pu comprendre ? Mais ce que j’ai déchiffré dans les tableaux de Serre, c’est qu’il a dépassé le simple cadre de la commande officielle. En principe, il est là pour exalter le dévouement des Echevins et de l’Evêque. Mais sa peinture est un témoignage sur l’horreur. Il choisit pour ça deux endroits emblématiques de la ville : Le Cours, symbole des élégances et du luxe, dont il fait un charnier et l’Hôtel de Ville, siège du pouvoir. Ce n’est pas innocent.

Vous semblez dire qu’après ce drame rien ne sera plus comme avant.

- Je me demande si le changement de société opéré par la Révolution ne prend pas là ses racines. J’extrapole, sans doute, mais je crois que s’est produit là quelque chose d’irréparable qui casse l’ordre ancien. D’autre part, je me demande si la “mauvaise réputation” de Marseille ne vient pas de là. Pendant trois ans, le reste de la France a tenu notre ville à l’écart, comme infréquentable. Il en est peut être resté quelque chose dans la mémoire collective.

Pour vous aucun doute : les Echevins sont impardonnables.

- Aucun doute. Il faudrait débaptiser les rues Estelle, Dieudé, Audimar, Moustier. Ce sont des noms de criminels !

Jean CONTRUCCI



 


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